Or, s’il y a bien quelques dangereux individus qui fabriquent des bombinettes, il y en a beaucoup d’autres qui fabriquent des cigarettes et des voiturettes. Et la question se pose: où donc se situe la menace la plus sérieuse? Qui porte le plus atteinte à notre intégrité, et, en fin de compte, qui a le plus de morts sur la conscience? Cerise sur le tombeau, les cigarettiers ne tuent pas pour des idées ou changer le monde mais uniquement pour de l'argent. Il n'y a pas pire en matière de comportement! Bizarrement, à ceux-là, on leur fout la paix. Alors, à quand une coalition internationale contre les tabagistes barbares et les dangereux motoristes?
On me dira que ce n'est pas le nombre de victimes qui compte. Mais c'est quoi alors? Quelle vérité, quel principe supérieur? Et prenons garde, si on considère qu'il y a quelque chose de plus important que la vie ou que les vies supprimées, on s'engage dans un chemin hasardeux. Car, à contrario, cela signifie qu'au nom d'une vérité ou d'un principe on serait en droit de supprimer des vies... Et dans quel camps se retrouve-t-on alors?
On me dira encore qu'on ne peut pas comparer les victimes du terrorisme et celles du tabagisme. Et pourquoi pas? En dehors des convictions personnelles ou religieuses, même l'éthique ou la morale peut justifier cette comparaison. Pour cela, il faut remonter à la source, c'est-à-dire aux actes et à leurs conséquences. Et là, de même que, si on ne fabriquait pas d'engins explosifs il n'y aurait pas de victimes d'attentats, de même, si on ne fabriquait pas de produits tabagiques, il n'y aurait pas de victime du tabac. A bon entendeur, salut et à bon fabricant, salaud. Précisons que, s'il fut un temps où l'on ignorait les séquelles du tabac, cela n'est plus vrai aujourd'hui et c'est en parfaite connaissance de cause que les cigarettiers font leur business comme les terroristes fomentent leurs attentats. Rappelons également qu'on a interdit l'usage de l'amiante dont le nombre de victimes est largement inférieur à celles du tabac.
Dans le même ordre d'idée, toute l'union européenne s'accorde pour interdire le port d'armes sur son territoire, contrairement aux Etats-Unis où, lobbies obligent, on dénombre 30.000 victimes par balles et par an.
Tout ceci pour dire qu'on se trompe peut-être d'adversaire, que l'ennemi le plus redoutable n'est pas nécessairement celui qu'on pense. Et cette méprise peut avoir des conséquences importantes. D'abord, du point de vue de la raison qui se fourvoie et qui induit des comportements erronés (xénophobie, psychose,...) avec toutes leurs implications. Et ensuite d'un point de vue budgétaire; la manne de l'état n'étant pas inépuisable, en consacrant des deniers publiques à la lutte contre le terrorisme, on prive d'autres secteurs qui ont un besoin vital de moyens supplémentaires, tels que les soins de santé et la sécurité routière.
Cons se comprennent bien, il n'entre pas dans nos intentions l'idée de changer quoi que ce soit à la réalité existante, de vouloir améliorer le monde suivant l'une ou l'autre prétendue vérité. Non! car dans ce cas, nous nous rangerions du côté des redresseurs de tords, des terroristes de tous poils qui entendent imposer leur vue et la substituer à une autre. Le seul intérêt de cet article et de sa prise de connaissance réside dans le plaisir discret qu'on peut éprouver et qui doit sans doute être comparable à celui qui existe dans les petits cercles d'initiés, les sectes secrètes comme on en rencontre partout, mais avec les rites initiatiques en moins et la conscience certaine qu'on ne vaut pas mieux que les autres en plus.
(1) NDLR.
Pourquoi prendre l'Europe comme référence? D'abord, parce que terrorisme, tabagisme et accidents de la route sont des réalités internationales qui, contrairement aux sentiments d'agressions et aux ressentiments, dépassent l'étroitesse territoriale d'un pays ou d'une région. Ainsi, pour l'année 2015, la Belgique n'a pas connu d'attentat à l'inverse de la France. Et pour 2016, si on régionalise encore les statistiques, la Wallonie et la Flandre ne recense aucune attaque contrairement à Bruxelles Capitale.
L'Europe semble une bonne entité de référence où la population est relativement homogène avec des modes de vie et des comportements assez semblables. Quant au monde, la panoplie de peuples, de religions, de comportements est trop diversifiée. Les situations géopolitiques et conflictuelles sont tellement différentes que des statistiques mondiales n'auraient que peu de sens. En matière de terrorisme, les Indiens d'Amazonie n'ont rien en commun avec les Afghans de Kaboul.